Il y a quelques jours, ma petite cousine débarque chez moi avec un violon tout neuf.
Elle venait de faire sa toute première heure, seule, avec un tuto YouTube. Elle s'installe en face de moi, très fière : « Salim, écoute, je vais te jouer un morceau. »
Elle joue.
C'était une catastrophe. Ça grinçait, ça sonnait faux, et la mélodie, je ne l'ai reconnue que de très, très loin. Si elle ne m'avait pas dit le titre, je n'aurais jamais deviné.
Elle s'arrête et me regarde. Elle attend.
J'ai tendance à être honnête sur ce genre de choses. Alors je lui ai dit : « Wow. C'était une catastrophe. »
Petite moue déçue. Puis j'ai ajouté : « Par contre, c'est génial que tu aies commencé. Une heure, c'est un vrai début. J'ai hâte d'entendre ce que ça donnera dans quelques mois. Mais là, pour l'instant, non, je n'ai pas envie d'écouter ça. »
On a ce genre de relation, elle et moi. Elle ne l'a pas mal pris. Au contraire : elle sait que quand elle me demande un avis, elle en a un vrai. (Et elle continue, elle progresse, tout va bien.)
Mais ce qu'elle espérait, ce jour-là, c'était un « Waouh, en une heure seulement, c'est incroyable ! »
Sauf que non. Si c'est mauvais, le fait que ça n'ait pris qu'une heure n'y change rien. Je ne suis pas censé être impressionné par la vitesse à laquelle on produit quelque chose de mauvais.
Et c'est exactement ce qui se passe avec l'IA en ce moment.
« J'ai créé ce site en 32 minutes. » « J'ai monté cette vidéo en 25 minutes. » « J'ai écrit 40 posts LinkedIn avant le déjeuner. »
Vous regardez le résultat, et honnêtement : bof. Pas terrible. Ce qui impressionne, ce n'est jamais le résultat. C'est uniquement le chrono.
Or la plupart des choses que nous faisons sont des compétitions. Votre site est comparé aux autres sites. Votre vidéo, aux autres vidéos. Votre proposition commerciale, à celle du concurrent.
Prenons un exemple simple. Vous produisez 100 vidéos Instagram en une heure grâce à l'IA. Elles sont toutes moyennes. Chacune fait 100 vues. Total : 10 000 vues.
En face, quelqu'un passe trois heures sur une seule vidéo. Une vraie, travaillée, pensée. Elle fait un million de vues.
Qui a gagné ?
Beaucoup raisonnent ainsi : « Une vidéo me prenait une heure, donc 100 vidéos m'auraient pris 100 heures. J'en ai économisé 99. »
Moi, je vois les choses autrement : vous n'avez pas économisé 99 heures. Vous avez perdu une heure à fabriquer 100 vidéos qui ne méritaient pas d'exister.
La vitesse n'est une qualité que si le résultat en est une.
L'IA est formidable pour tout ce qui relève de l'exécution mécanique : la mise en forme, la première version, la recherche, la déclinaison d'un contenu déjà bon. C'est là qu'elle doit aller vite, et c'est là qu'elle vous libère.
Mais elle ne remplace pas ce qui fait la différence dans une compétition : le jugement, le goût, le choix de ce qui mérite d'être fait. C'est la différence entre l'artisan et l'artiste. La machine remplace très bien le premier. Le second, c'est vous.
Donc la prochaine fois que vous voyez passer un « fait en 20 minutes avec l'IA », posez-vous une seule question : est-ce que c'est bon ?
Et la prochaine fois que c'est vous qui dites « je l'ai fait en 20 minutes », posez-vous la même.
Si la réponse est non, il n'y a pas de quoi être fier. Il y a juste un violon à reprendre demain.
Pourquoi je tenais à vous écrire ça
Parmi toutes les nuances qu'on peut aborder sur l'IA, celle-ci est, je pense, l'une de celles qui font vraiment la différence. Entre ceux qui en tirent un véritable avantage, parce qu'ils savent où et comment l'utiliser, et ceux qui perdent simplement du temps, plus vite qu'avant.
Attention, ça ne veut pas dire « n'utilisez pas l'IA ». Bien au contraire. Ça veut dire : avant de vous réjouir d'avoir fait quelque chose vite, demandez-vous si ça valait la peine d'être fait.
Je me pose cette question de plus en plus souvent. Et je trouve que c'est précisément là que tout se joue.
À très vite,
Salim
The Ergon Brief





